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Michaëlle de Verteuil: l'âme du Paradis des
Indiens
Loin, très loin de Port-au-Prince, de ses chimères (note: l'article a été publié
peu de temps avant la chute du président Aristide),
de sa violence, de la corruption qui gangrène le
pays et des extravagances carnavalesques, se trouve un
petit village de pêcheurs serti d'une jolie plage
entourée de cocotiers et d'une rivière aux
reflets turquoise qui font le bonheur des villageois,
des canards et des rares visiteurs qui osent s'aventurer
jusqu'au tréfonds du " pays en dehors ".
Nous sommes dans la Grand' Anse, dans une commune au nom
évocateur d'un des rares fruits "natif natal"
de la région : les Abricots.
Pour y accéder, un trajet long et parfois pénible
doit être entrepris. Il faut en premier lieu se
rendre dans la Cité des Poètes, Jérémie,
de préférence par avion, ensuite prendre
une route sinueuse, rocailleuse et éreintante qui
serpente sur moins d'une trentaine de kilomètres
mais prend plus de deux heures à être parcourue
et constitue une véritable gageure : une expédition
hors du temps à travers des mornes vous menant
de Jérémie aux Abricots en passant par Bonbon
et Anse-du-Clerc. Récit d'un voyage pour le moins
pittoresque qui nous a permis d'aller à la rencontre
d'une femme exceptionnelle au cur et à la
générosité aussi nobles que la consonance
de son nom : Michaëlle de Verteuil.
Pour arriver aux Abricots, il faut passer par Bonbon et
Anse-du-Clerc. Trajet éreintant, sinueux, rocailleux
entrecoupé par la traversée de deux rivières.
La vue plongeante sur la plage d'Anse-du-Clerc est la
seule vision plaisante qui s'étale sous nos yeux
car, ensuite, nous observons les multiples visages d'un
ancien désastre qui continue à ronger inlassablement
les restes désuets de notre environnement. Le constat
est tragiquement irrévocable : le déboisement
qui a débuté dans la Grande Anse, il y a
dix ans, a désormais pris sa vitesse de croisière.
Aujourd'hui, les gigantesques fours à charbon pullulent
dans la zone et sont la preuve irréfutable que
le Sud-Ouest du pays n'échappe plus à la
destruction irréversible de la coupe sauvage des
arbres. A titre d'exemple, les dix hectares de terre du
célèbre écrivain jérémien,
Jean-Claude Fignolé, dont la mère est originaire
des Abricots, ont été entièrement
ratiboisés par les paysans. De cette plantation
naturelle, il ne reste plus que des vestiges de troncs
brûlés à raz le sol et les arbres
ont été remplacés par de vulgaires
cultures de manioc.
Lorsqu'il écrivit en 1987 son inoubliable roman
" Les possédés de la pleine lune ",
Jean-Claude Fignolé ignorait sans doute qu'il serait
un jour lui-même victime des affres du déboisement
: " Elle pleurait le, soir la terre. Des larmes
sèches pulvérisées à la moindre
brise, dispersées aux quatre vents. Elle blessait
les yeux, la terre. Elle vous entrait dans le nez, elle
vous entrait dans la gorge et vous étouffait, la
terre. Le jour et la nuit, pendant des mois, elle agonisa,
livrant les hommes ॠl'oisiveté, se
condamnant elle-même ainsi au repos forcé.
"
" Notre terre est une terre étrange. Terre
de sortilèges et de maléfices ".
Nous reprenons la route vers les Abricots, et les mots
de Fignolé me poursuivent : " La route
à présent fait une grande courbe. Toute
fourbue de nuit même par la pleine lune, elle descend
en pente raide, Sème des grappes d'obscurité
aux flancs du morne saigné à blanc (
)
". Mais, lorsque le pick-up des de Verteuil approche
du village, il me semble, pour paraphraser Fignolé,
que " la terre crisse de contentement, boutonne,
fleurit. Les hommes respirent. Ils renouent avec la vie.
" (
) et l 'arrivée de Mica au village
suscite alors des cris de joie. Des hordes d'enfants nous
suivent en riant et tiennent à lui faire une haie
d'honneur jusqu'à l'entrée de sa demeure.
Le livre d'histoire d'Haïti des Frères de
l'Instruction Chrétienne, qui est au programme
de toutes les écoles élémentaires
de la république, raconte que selon la légende
indienne, avant la découverte de l'Amérique
par Christophe Colomb, les âmes des Indiens s'envolaient
vers les Abricots, lieu de leur dernier repos. Les bons
y dégustaient des abricots tropicaux et les méchants
devaient se nourrir de la pomme du mancenillier qui est
un poison violent. D'où la légende des Abricots,
le PARADIS DES INDIENS.
C'est dans ce ''paradis'' qu'il y a 30 ans, en 1975, les
de Verteuil ont choisi de venir s'établir. Initialement,
c'était pour prendre leur retraite, selon Patrick,
mais, c'était sans compter sur le dynamisme, la
créativité et la générosité
de son épouse - Mica pour les intimes, Madame Patrick
pour les locaux. En effet, ce petit bout de femme, pleine
d'énergie va, à peine deux semaines plus
tard, fonder sa première école : une cahute
au toit de chaume pouvant accueillir soixante élèves.
Enseignante de formation, elle n'aura de cesse d'ouvrir
d'autres horizons à des centaines d'enfants démunis
et, aujourd'hui, ce travail de forcenée et de persévérance,
s'étend sur des dizaines de kilomètres à
travers mornes et vallées et touche plus de 2400
élèves à travers la commune des Abricots.
Le village des Abricots est le centre de cette dernière
qui comprend environ 40.000 habitants. C'est dans ce village
qu'elle a créé sa première école,
Le Paradis des Indiens, qui accueille désormais
400 élèves, 31 professeurs et moniteurs.
Dans un pays où les faiblesses de l'éducation
sont constamment décriées, j'ai été
agréablement impressionnée par les aptitudes
de lecture et de compréhension de ces élèves
et de leur politesse. Les classes sont aérées
et grandes et la bibliothèque Angèle Garceau
comporte 9171 ouvrages parmi lesquels une encyclopédie
universelle. L'enseignement à distance est aussi
offert aux enfants. Pour Michaëlle de Verteuil, "
ce type d'enseignement est peut-être la clé
de l'avenir des écoles rurales ".
Depuis 1990, elle a assuré la relève et
désormais, l'école est dirigée par
Jean Panel Jeune qui est également président
de la Banque Agricole de Crédit. A 44 ans, ce fils
d'agriculteur assume toutes ses responsabilités
et après 26 ans passés avec Michelle, il
est fier, et non sans raison, des résultats académiques
de ses élèves : l'année dernière,
l'école Paradis des Indiens a enregistré
100% de réussite aux examens académiques.
Même si la relève est désormais assurée,
Michaëlle de Verteuil se rend régulièrement
à son école et mène tout son petit
monde à la baguette. Elle est stricte et exigeante
pour maintenir la discipline mais toujours attentionnée.
Les enfants sont également nourris à l'école
et Michaëlle de Verteuil n'hésite pas à
goûter elle-même la nourriture, pour s'assurer
qu'elle a assez de sel et a bon goût. Le vendredi,
c'est le jour de nettoyage et la fondatrice du Paradis
des Indiens ne blague pas avec la propreté, tant
dans l'enceinte de l'école que dans les jardins
environnants. Les jeunes filles passent le balai dans
la cour et les garçons brûlent les détritus
et les feuilles. Ici, la saleté, les bouts de papier
et les sachets ne sont pas tolérés et gare
à ceux qui ne respectent pas l'environnement !
Les enfants plantent d'ailleurs 10.000 à 15.000
arbres par an dans la zone.
L'éducation civique fait partie intégrale
de cette école autant que les cours académiques
et les cours de travaux manuels. En effet, l'objectif
de l'école est de faire de ces enfants et adolescents
des citoyens et citoyennes du futur à part entière.
Pour Michaëlle de Verteuil, ils doivent êtres
capables d'influencer leur communauté au lieu de
la subir. Ils ne doivent pas se laisser circonvenir par
leur environnement mais le dépasser, se poser des
questions et envisager la vie comme une suite de problèmes
à résoudre sans se laisser écraser
par leur apparente insolvabilité. (...)
Le village des Abricots est majoritairement habité
par des pêcheurs et leurs familles. Il est abrité
par une magnifique rangée de cocotiers qui s'étale
sur près d'un kilomètre de long et lorsque
le Nordé souffle, même si les pêcheurs
désespèrent de pouvoir trouver du poisson,
leurs cases sont protégées du vent frisquet,
en particulier durant le mois de février. A l'ouest,
l'embouchure d'une rivière vient mourir sur un
banc de sable blond. C'est là que les paysans viennent
tous les jours désaltérer leurs bufs
et que les femmes font leur lessive. Bien que Michaëlle
de Verteuil ait tout fait pour s'attaquer à toutes
sortes de mythes sans toutefois leur enlever leur folklore,
les légendes et le vaudou ont encore une influence
certaine. J'ai rencontré une petite fille qui,
me voyant plonger dans la rivière, m'a dit de faire
attention car Simbie veillait et pourrait m'attirer vers
le fond et me faire disparaître.
Toutefois, il est réconfortant de constater que
les parents de la plupart des enfants, s'ils sont restés
analphabètes, par contre tous les jeunes et les
petits en bas âge savent lire et écrire.
Sur le sable de la plage, j'ai vu défiler avec
étonnement, des prénoms écrits adroitement
: Pierre Richard, Sheila, Andranaika, Maximilien et même
'diab lenfè', dont le vrai prénom était
Sterling, le petit coquin !
Lundi gras : les bandes carnavalesques commencent à
défiler et viennent égayer l'atmosphère
quelque peu délétère qui règne
dans la communauté. Les costumes d'indiens sont
rares mais encore présents et la pauvreté
n'épargne pas les 'raras' qui sont, pour la plupart,
habillés en guenilles ou de 'pèpè'
débarqués des Etats-Unis. La misère
perce inexorablement sous les sourires et l'espoir ne
se lit plus aux fonds des yeux noir charbon. Ils ont perdu
leur éclat de joie.
Ici, 1200 habitants sont cantonnés dans 200 huttes
et il n'y a pas de courant depuis quatre ans car les Abricotins
ne pouvaient se permettre de payer la cotisation mensuelle
de 30 gourdes. Je croise les yeux vides des vieilles femmes
qui appellent la mort comme une délivrance. Les
écrits de Fignolé me reviennent encore à
la mémoire : " C'est sûrement la pauvreté,
notre lot à tous dans ce village de trois gouttes
de patience et d'autant de résignation, mais pas
encore la misère à nous ronger le ventre.
En attendant. " Pendant un moment de recueillement
dans l'Eglise du village, j'ai interpellé le Bon
Dieu pour solliciter son aide et qu'il m'accorde de comprendre
pourquoi autant de détresse déshumanise-t-elle
mon pays ?
Michaëlle de Verteuil, elle, n'a pas le temps de
se poser toutes ces questions. Sollicitée de tous,
constamment et tout le long de la journée, elle
poursuit sans relâche sa mission. En effet, non
contente d'avoir créé des écoles
pour plus de 2400 élèves dans la région,
Mica a monté l'Association " Paradis des Indiens
", qui s'occupe et finance de nombreux projets de
développement. 80% des bénéficiaires
visés par ces projets habitent en dehors du village
et le quart d'entre eux a été réalisé
dans des petites localités situées à
plus de deux heures de marche du village. Les chemins
de pénétration à partir de ce dernier
ne sont que des sentiers étroits accessibles à
pied ou à dos de mulet et à 68 ans, Mica
dévale et escalade allègrement les pentes
menant à ses écoles et aux différents
projets montés par son association, en passe de
devenir une fondation. Elle refuse de dire qu'elle a fait
des sacrifices. " Je n'ai jamais été
aussi heureuse qu'aux Abricots ", insiste-t-elle
en souriant. Elle partage et distribue son bonheur au
gré du Nordé et n'a de cesse de semer les
graines du développement.
En plus de ses écoles, elle a créé
plusieurs ateliers et mis sur pied de nombreux projets
notamment, une coopérative d'apiculture comprenant
140 employés de Bonbon aux différentes sections
communales des Abricots, en passant par Anse-du-Clerc,
Chrétien, Digo Chassagnes et Baptiste. On y produit
le 'Miel campêche des Abricots' et Mica n'a de cesse
d'espérer que son village devienne le centre le
plus important de production de miel en Haïti. Des
nombreux ateliers de vannerie, broderie, menuiserie, artisanat,
poterie emploient 500 artisans et brodeuses. A cela il
faut ajouter à son palmarès de réalisations,
une banque de crédit agricole, 'qui fait des
profits', précise-t-elle fièrement,
un moulin à maïs, une petite usine à
glace et des ateliers de séchage de fruits et de
légumes, Ces derniers sont commercialisés
sous le nom de 'Bon Soleil des Abricots'. " C'est
tout ", dit-elle, comme si de rien n'était
! (...)
"La femme est l'avenir de l'homme", disait Aragon
et Mica en est une preuve éclatante. Toutefois,
à tout seigneur tout honneur, elle avoue qu'elle
n'aurait jamais pu réaliser ce travail titanesque
sans son époux, Patrick. "Je n'ai qu'une
fonction décorative'', ajoute ce dernier avec
l'humour qui le caractérise mais Mica s'insurge
: "il dit cela à tout le monde mais ce
n'est pas vrai. Quel autre homme m'aurait suivi ici pour
m'aider à réaliser mes rêves ?",
questionne-t-elle. Ce couple est unique en son genre et,
tout en se chamaillant gentiment, se complète harmonieusement
depuis 47 ans.
Patrick reproche doucement à son épouse
de ne pas lui consacrer assez de temps : "ici,
il faut être un enfant ou une plante pour que l'on
s'occupe de vous", lui dit-il en la taquinant
mais, en aparté, il m'avoue que si dans chaque
commune du pays il y avait une Mica, Haïti aurait
été transformée. De son côté,
Mica loue l'esprit lucide et curieux de son mari. "Il
est toujours disponible pour m'aider et m'oblige à
considérer toutes les alternatives avant de prendre
une décision, alors que moi, je suis plutôt
spontanée. Il est constamment enthousiaste lorsque
je lui parle de mes projets. De plus, parce qu'il est
là , on ne me " dévore " pas et
il met des balises autour de moi. Je manque de mots pour
dire tout ce qu'il m'apporte. C'est un merveilleux partenaire."
Et de fait, à 72 ans, Patrick qui a étudié
l'économie s'est découvert de nombreux talents
aux Abricots : il est architecte (c'est lui qui a conçu
et construit la première école de Mica),
bricoleur (il répare gratuitement toutes les radios
et appareils électroniques des villageois et entretient
tout le système électrique de sa résidence),
un comptable (car il s'occupe de la comptabilité
de la banque agricole) et un fana des nouvelles technologies
de communication. Caméra digitale, ordinateurs
Apple dernier cri, Internet par satellite, télévision
câblée et technologie solaire ; il a tout
installé pour le confort de la maisonnée.
Il y a trente ans, le couple de Verteuil a soigneusement
planifié pendant trois ans sa venue aux Abricots.
"Ce n'était pas un hasard", me
précise Michelle. Toutefois, elle avoue n'avoir
eu qu'un désir à l'époque : construire
une école. Mais, comme elle l'admet elle-même,
elle a été prise dans un engrenage. "Le
destin c'est le caractère", disait Novalis.
Avec le sien, son engagement et son dévouement
aux Abricotins, Michaëlle de Verteuil est devenue
au fil des ans, l'âme non seulement du Paradis des
Indiens mais de toute la commune des Abricots. Sa réputation
s'est étendue à travers toute la République
et au-delà des frontières. Quand on lui
demande si elle croit en Dieu, elle répond un peu
gênée : "je ne sais pas si je crois
en Dieu mais s'Il existe, mon travail sera ma prière."
Si le hasard a bien planifié les choses et lui
a permis de surpasser ses attentes, on pourrait attribuer
à cette femme incroyable, la citation suivante
de Théophile Gauthier : "le hasard, c'est
peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut
pas signer."
Lorsque l'on pense aux potentiels sous-utilisés
que recèlent nos provinces et de la paix constructive
qu'elles pourraient nous apporter, on se demande pourquoi
ne pas suivre son exemple. Peut-être pas dans la
même dimension de ses multiples réalisations
mais certainement avec la même conviction, détermination
et générosité. Port-au-Prince est
devenu un tel enfer ! Pourquoi ne pas envisager pour les
jeunes ou les couples, une autre vie que celle oppressante
et dangereuse de la capitale ? Si aux Abricots, tout n'est
pas, comme disait Baudelaire, luxe, beauté, calme
et volupté, on peut certainement y trouver calme,
simplicité, vérité et sérénité.
Et cela, n'est-il pas après tout le luxe absolu
? Je jette un dernier coup d'il sur les " karanklou
" qui, au sommet d'un pistachier des Indes, montent
la garde dans le jardin de Mica. Ces charognards me rappellent
que Port-au-Prince m'attend avec son lot de laideurs humaines
et politiques. Je respire une dernière fois l'air
du Nordé en me promettant de conserver le plus
longtemps possible, le souvenir d'une découverte
humaine formidable dans un petit coin de paradis
Nancy Roc pour Alter-Presse
22 février 2005
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En octobre 2007, Le projet "Paradis des Indiens"
a été récompensé par
la BBC World à l'occasion du concours World
Challenge 2007. Ce concours mondial, organisé
par BBC World récompense soit un individu
soit une organisation "qui travaille de façon
à faire une difference dans la vie des plus
pauvres soit par des initiatives, des innovations,
ou des changements".
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